De nos jours, nous assistons à l’émergence du mouvement no-kids, une tendance sociétale qui vise à exclure les enfants de l’espace public, soi-disant au nom de la tranquillité et du confort des usagers. Cette haine des enfants, aussi appelée misopédie, s’exprime de plus en plus ouvertement dans nos sociétés contemporaines.
Les enfants sont désormais perçus comme des nuisances, voire des dangers pour notre société en raison de leur incapacité supposée à se conformer aux normes adultes et de leur imprévisibilité naturelle. Cette intolérance grandissante révèle un profond malaise dans notre rapport collectif à l’enfance.
Pire encore, en plus du phénomène no-kids, les enfants ne semblent plus véritablement protégés par les institutions. Les faits divers regorgent d’affaire Betharram, de violences sur mineurs, de dérives à l’Aide sociale à l’enfance… et les peines peu sévères prononcées contre les pédocriminels interrogent sur la place réelle accordée à la protection de l’enfance par l’État.
Même l’école, autrefois perçue comme un sanctuaire, n’échappe pas à cette logique. En effet, loin d’être le temple du savoir de l’émancipation, elle a, par son conditionnement et son contrôle permanent, un fonctionnement oppressif qui abîme les enfants plutôt que de les former.
Comment en est-on arrivés là? La haine des enfants est-elle une dérive moderne incarnée par le no-kids et nourrie par une certaine lassitude de la société face aux débordements de quelques-uns, ou trouve-t-elle ses racines dans une histoire plus ancienne et plus profonde de notre rapport à l’enfance?
C’est ce que nous allons voir dans cet article.
Sommaire
Qu’est-ce que la misopédie? Définition, adultisme et domination des enfants
La misopédie se définit comme le mépris, souvent intériorisé et inconscient, que les adultes manifestent au quotidien envers les enfants. Cette haine des enfants, bien que rarement assumée comme telle, imprègne de nombreuses pratiques éducatives, sociales et institutionnelles.
Son corollaire, l’adultisme, désigne un système de valeur et d’oppression dans lequel les plus jeunes occupent une place inférieure à celle des personnes considérées comme adultes, en raison de leur statut juridique de mineur. Dans ce système, l’adulte est perçu comme un être achevé, rationnel et autonome, tandis que l’enfant est vu comme un être en développement, donc incomplet, incompétent et incapable, ce qui justifie qu’il soit privé de droits, contrôlé et dominé.
Concrètement, la misopédie se manifeste par des pratiques quotidiennes banalisées : isoler un enfant pour le punir, nier sa parole sous prétexte de son âge, par son statut juridique de mineur, ou encore par les méthodes de parentalité qui prônent le laisser-pleurer ou et l’abandon progressif du maternage proximal, très répandu dans nos sociétés occidentales.
Ce concept est expliqué par le sociologue Bernard Lahire, qui explique que les êtres humains sont altriciels : les enfants, durant les premières années de leur vie, dépendent totalement des soins prodigués par leurs parents. Ainsi, cette dépendance structurelle crée un rapport de pouvoir, souvent accompagné de punition, de contrôle et de coercition, perçus comme nécessaires et légitimes.
Pourtant, les faits historiques montrent que cette organisation n’a rien d’universel. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les relations entre parents et enfants n’étaient pas fondées sur un rapport d’autorité verticale, mais sur un rapport d’égalité et de confiance. Les enfants y étaient libres d’évoluer à leur rythme jusqu’à la puberté, les adultes faisant confiance à leur capacité à se développer socialement par mimétisme et observation du groupe.
Les causes de la misopédie : origines historiques, sociales et psychologiques de la haine des enfants
Selon Olivier Maurel, historien, la bascule vers une société misopède s’est faite lors de la sédentarisation. Avec le développement de l’agriculture et de l’élevage, les parents auraient eu besoin de main d’œuvre, contraignant les enfants à participer aux activités familiales. L’enfant cesse alors d’être un membre à part entière de la communauté pour devenir une ressource productive, soumise à l’autorité des adultes.
Par ailleurs, la sédentarisation a entraîné une augmentation de la fécondité des femmes, rendant les naissances plus rapprochées. Le sevrage précoce devient alors la norme, générant une frustration aussi bien chez la mère que chez l’enfant. Cette rupture précoce du lien contribue à poser les bases d’un rapport de domination et de contrôle, propice à l’émergence de la misopédie.
Mais alors, qu’est-ce qui justifie la misopédie aujourd’hui?
La peur comme moteur de la misopédie
Selon S. Charbonnier, la misopédie est notamment véhiculée par la peur. Les enfants sont considérés comme un danger pour notre société, car ils n’en maîtrisent pas les codes. L’enfant serait un être incomplet, qu’il faudrait façonner, discipliner et contrôler. L’adulte aurait donc pour rôle de le rendre pleinement humain.
Les enfants sont aussi perçus comme une menace par les éducateurs en raison de leur imprévisibilité. Face à un enfant qui résiste ou qui remet en question l’autorité, les adultes recourent souvent à des phrases toutes faites telles que : « tu verras quand tu seras plus grand ». En réalité, cette imprévisibilité renvoie l’adulte à sa propre peur, à son manque de contrôle, et à ce qu’il n’a jamais eu le droit d’exprimer.
Les enfants sont un miroir de ce que l’on ne nous a jamais autorisés à être
La plupart des adultes actuels ont été soumis à une parentalité où les violences éducatives ordinaires étaient la norme, où leurs émotions n’ont jamais été accueillies et où il fallait se conformer pour être accepté. La présence d’enfants libres, expressifs et spontanés agit alors comme un révélateur de traumatismes enfouis et de frustrations refoulées.
À la vue de ces enfants libres, nous sommes renvoyés à une réalité inconfortable, celle d’être devenus des adultes dits « respectables » en s’étant construits par rapport au regard des autres, d’abord celui de nos parents, puis celui de l’école, de nos amis…mais notre moi intérieur, celui qui aurait voulu s’exprimer librement, a souvent été étouffé. Alors au contact de ces enfants qui semblent sans frein, un malaise profond s’installe, pouvant nourrir le rejet et la haine des enfants.
La disparition du « village » et l’isolement éducatif
Dans certaines sociétés traditionnelles, notamment en Afrique, l’éducation d’un enfant repose sur l’ensemble de la communauté. Ainsi, ce sont tous les membres de la société qui enseignent aux enfants les codes qui régissent son fonctionnement.
Or en occident, à l’inverse, les enfants sont éduqués derrière des portes fermées. Et comme ils sont de plus en plus exclus de l’espace public, non seulement ils ne peuvent pas les apprendre, mais en plus les parents se retrouvent seuls responsables de cette transmission. Non seulement on ne leur laisse pas beaucoup de marge de manœuvre, mais le droit à l’erreur est quasiment inexistant.
Cette combinaison entre isolement des enfants, pression sociale sur les parents et exclusion de l’espace public, alimente directement la misopédie et le rejet des enfants dans nos sociétés modernes.
Quelles solutions face à la misopédie ? Repenser notre rapport aux enfants en tant que société et parents
En tant que société : sortir de la misopédie et redonner une place aux enfants
En premier lieu, à un niveau plus individuel, nous devons apprendre à réguler nos propres émotions afin de pouvoir accueillir celles des enfants. Cela implique de faire la paix avec notre enfant intérieur, celui que nous n’avons jamais été autorisés à exprimer ni à extérioriser. Il s’agit également de pardonner à l’époque dans laquelle nous avons grandi, une époque où le bien-être et l’intérêt de l’enfant passaient souvent au second plan derrière l’autorité familiale, alors souveraine.
Ensuite, il est urgent de remettre l’égalité morale au centre de notre représentation des enfants. Définie par Gregory Vlastos, l’égalité morale repose sur l’égal respect, l’égale valeur et l’égale dignité de tous les êtres humains, sans distinction.
Appliquée aux enfants, cette égalité morale suppose que nous cessions de les considérer comme des êtres incomplets ou inférieurs, et que nous les reconnaissions comme des êtres humains à part entière, dignes de respect et de considération, avant même toute logique éducative ou disciplinaire.
Nous devons aussi repenser l’espace public, largement conçu pour les adultes, afin de le rendre plus accueillant pour les enfants et les familles : davantage d’espaces verts et de parcs, des chambres d’hôtel mieux insonorisées, plus de lieux dédiés à l’allaitement et aux soins des bébés… Autant d’aménagements qui participent à lutter concrètement contre l’exclusion des enfants de l’espace social.
Enfin, l’école doit revoir en profondeur ses pratiques d’enseignement. Oui, nos enfants ont besoin d’apprendre. Mais ne devrait impliquer ni coercition, ni conditionnement. Pourquoi l’école impose-t-elle des emplois du temps millimétrés aux jeunes enfants, allant jusqu’à réguler leurs besoins les plus fondamentaux ? Pourquoi ne pas mieux prendre en compte la physiologie de l’enfant, son besoin de mouvement, de repos et de liberté? Pourquoi ne pas varier les méthodes d’apprentissage pour prendre en compte toutes les formes d’intelligence?
Et le reproche fait à l’école peut aussi être fait à tout ce qui touche à la petite enfance. Pourquoi conditionner l’enfant à plus d’autonomie, quand le maternage proximal est reconnu comme bénéfique pour le développement affectif et émotionnel du bébé ? Les pratiques autour de l’allaitement et du lien mère-enfant doivent, elles aussi, évoluer vers davantage de bienveillance et de cohérence scientifique.
En tant que parents : lutter contre la misopédie par une éducation respectueuse
La société a sa part de responsabilité, mais nous, parents, devons également repenser nos méthodes éducatives.
Nous devons repenser notre rôle de parents, et sortir du paradigme selon lequel nous avons un devoir d’éducation et de formatage envers nos enfants, pour aller vers un rôle d’accompagnement. Accompagner nos enfants dans leur développement, c’est leur permettre de trouver leur place dans le monde avec respect, dignité et confiance. Surtout, cela nous permettra de bannir la violence et la coercition de nos pratiques éducatives.
Ensuite, nous, partisans de l’éducation bienveillante, devons défendre nos enfants dans la sphère publique. La loi et la justice ont reconnu qu’il n’existe pas de droit parental à la violence ou à la coercition. À nous maintenant de prendre la parole et faire évoluer l’opinion publique sur ces sujets.
À notre échelle, nous ne devons plus laisser passer les manques de respect faits aux enfants. Nous devons nous insurger contre les tentatives exclusion des enfants de l’espace public. Et plus largement, nous devons interpeller les politiques afin qu’une vraie politique de l’enfance voie le jour dans notre pays.
La misopédie n’est donc ni une fatalité, ni une simple tendance contemporaine. Elle est le produit d’une histoire, de peurs non résolues et de choix sociaux qui peuvent (et doivent) être remis en question. Repenser notre rapport aux enfants, c’est repenser notre humanité collective.
FAQ – Comprendre la misopédie et la haine des enfants
Qu’est-ce que la misopédie ?
La misopédie désigne le mépris, souvent inconscient, que les adultes peuvent manifester envers les enfants. Elle s’inscrit dans un système plus large appelé adultisme, où l’enfant est considéré comme inférieur à l’adulte.
Quelle est la différence entre misopédie et mouvement no-kids ?
La misopédie est un concept sociologique et psychologique ancien, tandis que le mouvement no-kids en est une manifestation contemporaine, visant à exclure les enfants de certains espaces publics au nom du confort des adultes.
Pourquoi la société rejette-t-elle de plus en plus les enfants ?
Ce rejet s’explique par plusieurs facteurs : peur de l’imprévisibilité des enfants, perte du soutien collectif dans l’éducation, traumatismes générationnels et exigences sociales de performance et de contrôle.
La misopédie est-elle un phénomène moderne ?
Non. Les racines de la misopédie remontent à la sédentarisation et à l’apparition de rapports de domination dans l’éducation. Toutefois, elle prend aujourd’hui de nouvelles formes, plus visibles et institutionnalisées.
Comment lutter contre la haine des enfants dans la société ?
Lutter contre la misopédie implique de reconnaître l’égalité morale des enfants, de repenser l’éducation, l’école et l’espace public, et de promouvoir des pratiques parentales respectueuses et non violentes.
En quoi l’éducation bienveillante s’oppose-t-elle à la misopédie ?
L’éducation bienveillante refuse la coercition et la domination. Elle considère l’enfant comme un être humain à part entière, digne de respect, ce qui va à l’encontre des logiques misopèdes.
